(La Presse-MC) - Robert Rabinovitch, l'ancien PDG de Radio-Canada/CBC, a dépensé plus d'un tiers de million de dollars en dépenses de voyage, de restaurants et de déplacements de toutes sortes dans les trois dernières années de son mandat, entre 2004 et 2007. C'est ce que révèlent des documents obtenus par La Presse en vertu de la loi d'accès à l'information.
Vols en classe affaires, repas dans les meilleurs restaurants, nuits dans les meilleurs hôtels et déplacements en limousine Ces documents laissent voir un train de vie pour le moins luxueux pour celui qui a été à la tête du diffuseur public entre 1999 et 2007, et qui a été remplacé cette année par l'avocat montréalais Hubert T. Lacroix.
C'est la première fois que toutes ces informations sont rendues publiques au sujet de M. Rabinovitch. La société d'État, qui est assujettie à cette loi depuis quelques mois à peine, a demandé 700$ pour quelque 800 pages de documents sur les dépenses de son ancien dirigeant. Elle les a fait parvenir à La Presse six mois après la demande initiale, dans une boîte usagée de chaussures de sport.
Selon Radio-Canada, ces dépenses sont entièrement justifiées. «Nous trouvons que c'est non seulement justifiable, mais approprié», a déclaré le vice-président Communications, William Chambers.
«Il n'a pas gaspillé de l'argent des contribuables, au contraire. Il a été très conscient de l'argent que l'on dépensait. Et honnêtement, si on avait eu la capacité de voyager davantage, de rencontrer plus de monde, de se déplacer dans nos stations encore plus, on l'aurait fait.»
Hôtels luxueux et coûteux
Entre janvier 2004 et l'été 2007, Robert Rabinovitch a dépensé plus de 340 000$ en frais de voyage et de représentation. Près de 200 000$ l'ont été simplement pour des billets d'avion. Les grands restaurants, chambres d'hôtel et nombreux déplacements en taxis forment l'essentiel des 140 000$ restants.
Cela inclut une facture de 4000$ pour cinq nuits dans l'un des hôtels les plus prestigieux du monde, le Ciragan, à Istanbul.
La même somme a été dépensée pour quatre nuits au chic Mount Nelson Hotel, en Afrique du Sud. Coût de la chambre: 930$ par jour. Dans un article publié en 2006, le magazine Malibu décrivait l'établissement comme «la grande dame des hôtels cinq étoiles».
William Chambers a expliqué que ces dépenses avaient été faites dans le cadre de rencontres internationales de grande envergure, comme le conseil international du Musée de la télévision et de la radio, et que les chambres avaient souvent été réservées par les hôtes eux-mêmes.
Ce genre de voyages s'est produit à d'autres reprises, comme en témoignent des factures de 3000$ pour cinq nuits à l'hôtel Banff Springs, à l'occasion d'un festival annuel de télévision, ou d'autres factures salées en Israël, à New York et à San Francisco.
C'est sans compter les repas dans les meilleurs restaurants de Montréal, Toronto, Ottawa et du monde entier. Les repas de 100$ et 200$ dans des restaurants de fine gastronomie dont le Toqué, L'Épicier, le Cube, ou le Latini sont monnaie courante, voire presque quotidiens.
Limousines et reçus manquants
Par ailleurs, ces 340 000$ ne couvrent pas les quelque 15 000$ en frais de limousine payés en deux ans, entre janvier 2005 et mars 2007. De manière générale, cette somme a été payée pour des déplacements entre l'aéroport et les locaux de Radio-Canada, et vice-versa.
À au moins deux reprises, toutefois, une compagnie privée a été embauchée pour faire l'aller-retour entre Montréal et Ottawa, au coût de 760$ chaque fois.
De plus, les allocations de dépenses montrent qu'un total d'environ 7500$ a été réclamé par le PDG sans qu'il présente de facture justificative. Ces dépenses étaient déclarées à coup de 50, 75, voire 100$ par voyage, pour de la nourriture ou des taxis, jusqu'à ce que la vérificatrice générale recommande de mettre un terme à cette pratique dans un rapport de 2006.
Ces sommes s'ajoutent au salaire de M. Rabinovitch, qui se situe entre 280 000$ et 340 000$, d'après l'échelle salariale fournie par le bureau du Conseil privé. Quant aux primes de performance, enfin, Radio-Canada et son ancien président ont refusé d'en divulguer la valeur, au motif qu'il s'agit d'informations confidentielles. Idem pour la prime de départ.
Pas assez transparent
Claudio Gardanio, conseiller principal en rémunération de cadres supérieurs à la firme Mercer, a dit ne pas «tomber par terre» en prenant connaissance de cette avalanche de chiffres.
«C'est sûr que le salaire d'un PDG moyen est beaucoup plus élevé que cela, a dit à La Presse ce conseiller en ressources humaines agréé. Pour les dépenses, cela dépend évidemment du type d'entreprise Mais non, ça ne me jette pas par terre.»
Pour la défense de M. Rabinovitch, il faut dire que plusieurs chambres d'hôtel n'avaient apparemment pas le faste de celles d'Istanbul ou du Cap, et restaient dans des normes relativement raisonnables de quelque 200$ la nuit - comme l'Intercontinental de Toronto. Selon Denis Saint-Martin, toutefois, les documents obtenus par La Presse renvoient à un problème plus large que le simple excès des fonds publics: celui du manque de transparence qui entoure la rémunération et les avantages sociaux des dirigeants de sociétés d'État.
En 2002, a fait remarquer le professeur, la vérificatrice générale avait relevé cette lacune au sein de 43 sociétés d'État. Elle a recommandé l'adoption de règles uniformes sur la rémunération. Or, dit M. St-Martin, les choses n'ont pas changé.
«La Loi sur la responsabilité adoptée par les conservateurs n'y a rien fait, malgré toutes les promesses a tranché l'universitaire. Non, le Canada est très en retard par rapport à d'autres pays sur cette question-là.»
Robert Rabinovitch, 65 ans, est aujourd'hui à la retraite, mais il siège encore à quelques conseils d'administration. Il préside notamment le Conseil des gouverneurs de l'Université McGill.
Des dépenses bizarres
Dans les faits, c'est le conseil d'administration qui fixe certains avantages donnés au PDG de Radio-Canada, comme sa prime de performance et sa prime de départ. C'est aussi le conseil qui approuve ses dépenses. «L'approbation des dépenses du président remonte jusqu'au comité de vérification du conseil, et au conseil même», a expliqué M. Chambers.
Mais il admet qu'il n'existe pas vraiment de limites ou de règles préétablies qui régissent les dépenses du PDG. «Si on demandait au Conseil, on demanderait toujours au PDG de voyager davantage, de se déplacer davantage, d'être présent dans les régions et d'être à l'écoute du pays», souligne le vice-président.
Ce qui explique peut-être certaines dépenses notées par La Presse, mais dont M. Rabinovitch n'a pas fourni d'explications. M. Rabinovitch n'a pas répondu aux nombreux messages laissés par La Presse.
Quelques dépenses bizarres
> Plusieurs soupers de plus de 100$ dans des restaurants de Mont-Tremblant, des journées de fin de semaine ou encore un 29 décembre, alors que M. Rabinovitch y possède une résidence secondaire.
> Des dizaines de repas dans un bistro de Westmount, situé non loin de sa résidence montréalaise.
> Plus de 15 000$ en frais de limousine, malgré le fait que Robert Rabinovitch disposait officiellement d'un chauffeur qui lui était attitré. Or, les deux hommes ne sont pas nécessairement toujours dans la même ville, a fait remarquer le vice-président William Chambers.
> Près de 8000$ en frais de toutes sortes (taxis, nourriture) réclamés sans avoir présenté de pièces justificatives.
Publié par : Marcel Charland
à 10:45:26
Permalien
Comments :
Catégories :